Ecodesign et économie durable

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Interview de Julien Dossier, fondateur de Quattrolibri, société de conseil en innovation, appliquée au développement durable. Par Emilie Delouvrier.

Le nom de votre société, Quattrolibri, fait référence à la période de la Renaissance. Sommes-nous à l’aube d’une nouvelle Renaissance ?

Quattrolibri tire son nom d’une référence au traité d’architecture d’Andrea Palladio, « Il quattro libri dell’ architettura », les quatre livres de l’architecture, publié en 1570. Palladio y expose les fondements et principes d’un style qui a marqué les quatre siècles suivants. Il combine les savoir-faire des Romains, en s’appuyant sur Vitruve, avec les dernières avancées de son époque.
Je pense que nous sommes au seuil d’une transformation profonde, de l’ordre de la mutation de la motte féodale à la villa palladienne, ou de la mutation de la chandelle à l’électricité. Une gamme entière d’infrastructures, de mécanismes de création de valeur, de styles esthétiques, de modes d’organisation politiques sont à réinventer, dans une ère de « transition », une « éco-Renaissance ». L’objectif de Quattrolibri est de nourrir la croissance verte : faire naître et développer une nouvelle génération de produits et services, moins polluants, plus économes en énergie et matières premières, créatrices d’emplois et de lien social.

Vous pensez que le système économique actuel est obsolète ?

Le système actuel a atteint ses limites. Dans son film d'animation "The Story of Stuff", Annie Leonard propose une analyse de l'enchaînement extraction-production-transformation-acheminement-vente-consommation-déchets. Chaque étape pose problème. Les ressources extractives sont conquises au détriment d'écosystèmes utiles, les processus de production sont polluants, les mécanismes de transformation sont aliénants, la vente est inégalitaire, la consommation à crédit et les déchets envahissants...
Dans une large mesure, on peut établir un parallèle avec la crise actuelle : une surconsommation de matières premières dans des conditions d'extraction finies et de plus en plus coûteuses a conduit à une envolée des prix, y compris des prix de l'énergie donc des processus de transformation. La mécanisation et l'industrialisation à grande échelle ont conduit à une standardisation des produits, de moins en moins différenciés. Les coûts de marketing et de publicité ont augmenté pour les promouvoir, et soutenir le rythme de consommation, lui-même maintenu par un système bancaire pyramidal, qui a fini par s'écrouler.
Annie Leonard expose de manière ludique une alternative : l'économie circulaire. Cette analyse en système s'organise autour du ré-emploi, de la transformation d'objets et de ressources renouvelées, autour de circuits courts, de réparations et de réseaux sociaux plus denses et plus solidaires.

Pouvez-vous donnez des exemples de cette « économie circulaire » ?

Le chef anglais Arthur Potts Dawson a mené une réflexion intéressante en la matière. Après avoir usé ses culottes de cuisinier avec Jamie Oliver au River Café, à Londres, il a pris son indépendance et fondé "The Acorn House". Ce livre de cuisine n'est pas structuré autour d'entrée-plat-dessert, ni autour du type d'ingrédient ou autour de régions du monde mais autour des mois de l'année.

Potts Dawson propose ainsi aux anglais une indication des légumes, poissons, viandes, fruits de saison, et propose, mois après mois, des recettes basées sur les ingrédients de saison. L'objectif est de pouvoir maximiser les approvisionnements de proximité. J'avoue que c'est dans ce livre que j'ai pris conscience qu'il y avait aussi des saisons de pêche.  Le livre n'est pas exportable en tant que tel, il faudrait réajuster les sélections pour une multitude de territoires et de cultures.
Les principes exposés dans le livre sont mis en pratique dans le nouveau restaurant de Potts Dawson, The Water House, situé tout près de St Pancras, sur le Regent's Canal, à Londres. Ce choix délibéré permet en effet à Potts Dawson de se faire livrer ses fruits et légumes par péniche, mode de transport économe en énergie. Il composte aussi sur place les déchets qui nourrissent rhubarbe et autres petites productions locales.
Les principes de permaculture sont applicables partout. La permaculture consiste à valoriser les "déchets" de chaque élément dans un écosystème pour en nourrir d'autres. C'est ainsi qu'on parle de "canard au riz", où les canards se nourrissent des parasites du riz, et où leurs déjections contribuent à fertiliser les sols. C'est ainsi qu'on parle de poulaillers au pied de vergers, de pisci-riziculture, etc.

Vous opposez le recyclage pratiqué actuellement à l’écodesign, qui consiste à produire des objets conçus pour durer ?

Oui et non. Dans leur ouvrage « Cradle to Cradle », William McDonough et Michael Braungart. soulignent que le recyclage est souvent un « downcyclage », dans la mesure où l'objet qu'on recycle n'est pas conçu pour être transformé. Prenons par exemple une canette de coca en aluminium : la paroi et le couvercle sont dans deux alliages différents. Une fois fondu, le produit recyclé n'a plus les propriétés de l'aluminium qui a servi à la première canette, et doit trouver un autre emploi. Il faut donc de nouveau extraire de la bauxite et consommer de l'énergie pour la fabrication de nouvelles canettes.
Le raisonnement exposé dans « Cradle to Cradle » est avant tout un raisonnement sur le design de l'objet : on ne conçoit pas le même objet selon qu'on envisage une seule vie ou plusieurs vies à cet objet. C'est le sens du titre: du berceau au berceau, sans passer par la case « tombe ». Pour concevoir plusieurs vies, le designer, l'architecte, le créateur, le chef de produit anticipent ce qui se passe après le mode d'utilisation. On ne parle pas de recyclage, mais « d'upcyclage », de réemploi, de valorisation. Cette démarche pose la question de notre désir d'utilisation, de notre rôle dans ce cycle des objets.

Comment peut-on passer du système actuel à « l’économie circulaire » ?

Nous devons repenser le design des objets, leur cycle de vie, et le mode d'organisation des flux en amont et en aval : ça fait beaucoup de choses à traiter ! Nous devons donc imaginer des démarches de transition, pour passer d'un système à un autre.
Rob Hopkins a lancé le mouvement des « Transition Towns » (villes de transition) en 2004, partant du constat que nous avions trois bonnes raisons de ne plus consommer de pétrole : nos réserves de pétrole diminuent ; le pétrole coûte de plus en plus cher à extraire ; le pétrole consommé produit du CO2, alors que nous en avons déjà trop émis.
Partant de là, comment s'organiser sans pétrole ? Le pétrole est utilisé à 74% dans des activités de transport (chiffre britannique). Sans pétrole, pas ou peu de déplacement de biens et de personnes. Du coup, comment les territoires peuvent-ils répondre aux besoins des populations qui les habitent ? La capacité "productive" d'un territoire est un des éléments clé.
Les villes de transition ont expérimenté un nouveau mode d'organisation qui privilégie la relocalisation des filières. Du coup, se pose la question des savoir-faire, et de la mutualisation de certaines ressources : des outils de jardinage aux livres des bibliothèques. Les « Transition Towns » se distinguent des utopies hippies par leur démarche inclusive : il ne s'agit pas de s'isoler sur une île déserte à la Robinson Crusoé, mais d'inclure les élus politiques, les acteurs économiques, les populations locales dans le dispositif.
Les objectifs sont radicaux, les moyens ne le sont pas. Cette démarche permet en effet de créer du lien social : les anciens peuvent transmettre leur savoir-faire aux plus jeunes. Les activités sont moins facilement délocalisables et créent de la valeur locale. Les transactions en circuit court enrichissent le territoire, et permettent de réinvestir les profits localement, finançant ainsi des investissements de transition.

Si nous définissons l'innovation comme la rencontre d'une idée et d'un marché, je pense que cette transition représente un marché immense et qu'il ne nous reste qu'à trouver les idées. Cherchons et trouvons ensemble !

Références :
« Cradle to cradle- Remaking the way we make things » de William McDonough et Michael Braungart, North Point Press, 2002.
Le site d’Annie Leonard : www.storyofstuff.com
Le restaurant d’Arthur Potts Dawson : www.acornhouserestaurant.com